Montevideo Samedi 09/06/18
Il est 21 h après une journée d’attente (chargement de containers et de voitures), 2 remorqueurs se positionnent près du cargo et le tirent pour l’extirper de ce petit port qui se trouve à 200m des premières maisons de la vielle ville. Du pont supérieur (13èmeétage ), la vue est magnifique.


Après ½ h de manœuvre, le monstre d’acier de 55600 t commence son long périple ; la mer est calme, pas de vagues juste un peu de houle qui nous balance doucement de gauche à droite ou de droite à gauche, je ne sais déjà plus !
Présentation du bateau
Propriétaire : compagnie Grimaldi, pavillon Italien, immatriculé à Palerme
Longueur 213 m, largeur 32.5 m, hauteur 45 m, moteur de 15 500 cv
Équipage 26 personnes, la plupart sont Philippins, plus 4 touristes (un couple de Suisse- Allemand un Autrichien et moi).





Ma cabine est très simple, le lit est confortable, beaucoup de rangement (armoire, penderie double, commode avec 4 tiroirs qui fait aussi office de bureau une chaise), petite salle de bain avec douche lavabo et wc ! Le tout dans 10 m2, sans fenêtre : c’est beaucoup plus petit que le camping-car et moins agréable. J’ai l’impression de faire une retraite avec vœux de silence…
Nous parlons anglais mais avec des accents si différents qu’il est parfois difficile de se comprendre !
Voilà, le décor est planté : ce sera mon lieu de villégiature pour minimum 4 semaines. Vais-je supporter de cette vie monastique ??? En fait, je n’ai pas le choix , sinon ma chambre sera encore plus petite : et oui ! il y a une prison sur le bateau et Dieu (le Capitaine) a tous les droits !



Les repas sont servis dans la même salle à manger que les officiers et sous- officiers, mais pas à la même heure. Pour nous, le petit déjeuner c’est entre 8h et 9h, le déjeuner 11h et le dîner à 18h. Les plats sont très bons et copieux (cuisine italienne). Par exemple : assiette avec au moins 5 à 6 crudités différentes + un plat de poisson + un plat de viande + un dessert (fruits ou pâtisserie)+ un café avec 1/4 de vin et une bouteille d’eau chacun. Le vin, c’est seulement en mer et quand on est à quai c’est uniquement de l’eau.
Nous avons à disposition une petite salle de musculation , que j’utilise pendant 1 h chaque jour et je suis toujours seul : le marin n’est pas très sportif. Une bibliothèque avec une dizaine de livres en Français, une salle de TV mais il y a des programmes seulement à quai et jamais en français. L’accès au poste de pilotage est autorisé sauf quand il y a une mise à quai : c’est un endroit très impressionnant et là on ressent le poids des responsabilités, pas le droit à l’erreur .
Nous avons aussi à disposition une laverie avec 2 machines à laver et 2 sèches linge. Mais là encore, « dieu » est prioritaire et il a sa propre machine à laver et son sèche- linge : on ne mélange pas les torchons avec les serviettes !
Premier arrêt : une nuit à Santos, au sud du Brésil, pour décharger des voitures et recharger des engins de travaux public flambants neufs.
Prochaine étape : Rio de Janeiro ! Le port est tout neuf, il y a de l’ordre, tout est parfaitement rangé, aligné prêt à être embarqué ! Ça va très vite : environ 50 camions (Scania) fabriqués ici sont chargés en quelques heures.



Nous repartons au petit jour, vers 6 h du matin, direction l’Afrique et plus précisément le Sénégal et port de Dakar. Là, c’est la grande traversée : 5000 km et la vitesse est de 30 à 35 km/h, donc environ 6 à 7 jours de navigation.
Là, nous avons l’impression d’être seul au monde : de l’eau, que de l’eau à perte de vue ! Plus d’oiseaux, pas de bateau… rien ! Il ne faut pas tomber en panne, ni se blesser, ni être malade : nous ne sommes plus à porter d’hélicoptère !
De temps en temps on voit des poissons volants qui jaillissent de l’eau pour voler sur 50 à 60 m et replongent dans la mer translucide et hier j’ai eu la chance de voir un requin de 2 à 3 m. Une femelle avec son petit : il venait certainement de naître vu sa taille et sa couleur car il était tout blanc alors que la maman était bien grise. Pas le moment d’aller prendre son bain !
A l’extérieur, il fait très chaud (environ 35°), heureusement les cabines sont climatisées. Pour la météo, nous sommes passés par tous les temps : un brouillard à couper au couteau, pluie tropicale , grand soleil (attention ça tape fort car nous sommes au niveau de l’ équateur).
Et voilà : c’est la panne ! Un problème de transmission entre le générateur et le moteur ; tout est stoppé, grand silence un peu angoissant ! Nous sommes arrêtés au beau milieu de la mare (pas de problème, on ne gêne personne !). Je regrette de ne pas avoir pris mes cannes à pèches : de toute façon, je n’aurais pas eu assez long de fil avec un fond à 10 000 m !
On dérive doucement au gré du vent , pas possible d’ancrer avec une telle profondeur et après une heure de calme plat la machine repart. C’est la 2ème fois que cela arrive (même problème) et l’autre fois, c’était entre Montevideo et Santos : là, nous étions près des côtes et si cela dure trop longtemps, il faut jeter l’ancre pour ne pas se retrouver sur la plage !
Bouteilles de plastique dans l’eau ,des oiseaux ,des bateaux de pêche… signes que nous approchons de Dakar.
Nous sommes dimanche après- midi le 24/06/18 . Une trentaine de cargos sont encrés à une dizaine de km du port . Pour nous, pas d’attente un petit bateau arrive avec à son bord le pilote du port : c’est une règle. Il est chargé de mettre le cargo à quai, la manœuvre est parfaite sans avoir recours aux remorqueurs. Le port est très grand, des milliers de tonnes de marchandise y sont entreposées. Beaucoup de véhicules européens et français en particulier, des camions de transporteur que je connais bien, des voitures immatriculées dans le 22, 35, 49 qui sont là pour une deuxième vie.


Depuis peu, les règles ont changées pour que Dakar ne devienne pas une grande casse des véhicules européens : les voitures de plus de 8 ans ne sont plus acceptées au Sénégal et pour les camions c’est 10 ans. Ceux qui ont dépassé cette limite sont ici en transit et expédiés dans les pays voisins principalement au Mali.
Après la visite du port, je demande l’autorisation de sortir en ville avec mon compagnon de voyage autrichien Luguer. Après avoir passé 2 postes de sécurité, nous voilà dehors mais aussitôt rejoint par un docker qui insiste pour nous accompagner et nous guider. Le quartier n’est pas très sûr et effectivement les deux petits blancs que nous sommes attirent les regards. Nous déambulons dans les rues bondées de monde, et nous visitons quelques beaux édifices : théâtre, musée et la nouvelle gare construite par des Français (sté Eiffage), le train aussi sera français (Alstom).


Après ce petit tour instructif et très bien commenté par notre guide de fortune, retour au cargo et vite une douche. Dehors il fait très chaud et l’ascenseur est en panne il faut monter les 13 étages par les escaliers .
Je me suis renseigné pour connaître le niveau de vie : ici le salaire d’un docker est de 500 € et un loyer coûte en moyenne 150 € à 20 km de Dakar. Effectivement, il ne reste pas grand-chose pour le reste , ils ont pour la plus part un petit travail à côté. Heureusement pour eux, ils viennent de trouver du pétrole au large de Dakar, peut être un coup de pouce pour le pays. Nous sommes maintenant lundi après-midi, prêts à partir mais avant de quitter le quai, l’équipage fouille entièrement le bateau à la recherche d’éventuels clandestins.
Le pilote du port est à bord, nous pouvons partir, la navette viendra le rechercher à environ 5 km de la sortie du port.
Direction Tanger : ce soir nous aurons du vin à table et un nouveau serveur. Après 4 mois de mer, Kyle rentre chez lui pour la naissance de sa fille Zia. Son remplaçant, James, lui aussi Philippin, embarque pour 6 mois : il passera noël à bord ,pas toujours facile la vie de marin !
Pour les sous-officiers ( Italiens ), c’est 4 mois embarqués, ils travaillent 7j/7j environ 10 h par jour et ils gagnent 1700€ par mois ; ensuite 2 mois de repos sans salaire ,heureusement ils sont nourris et logés .
Nous sommes le vendredi 29/07, Tanger (Maroc) est en vue.



Là encore, le port est tout neuf, c’est propre et parfaitement rangé. Le pilote du port, qui est monté à bord, dirige la manœuvre : c’est orchestré au millimètre, la mise à quai est parfaite, le cargo s’approche du quai cm par cm et se pose comme une fleur contre les amortisseurs, on ne sent rien ! Pour cette fois nous avions l’aide d’un remorqueur. Les haussières misent en place, le bateau ne peut plus bouger : ces énormes cordes d’arrimage sont tirées par un véhicule tellement elles sont lourdes .
Ensuite c’est l’ouverture de l’énorme pont arrière : il faut environ 20mn pour le déployer. Les camions sont déchargés : 25 au total (petite livraison ) et le pont est remonté. Le remorqueur nous tire du quai et maintenant c’est une grosse manœuvre car nous faisons demi-tour dans le port. Le bébé fait quand même 235 m de long et ses 55000t lui donnent une inertie considérable : il faut bien calculer son coup et surtout bien anticiper. Autour de nous tout semble minuscule, et après ½ h, c’est bon nous sommes dans le bon sens ! Le pilote du port reprend sa navette pour rentrer et pour nous c’est direction Anvers : destination finale ! Pour info, entre l’entrée dans le port et la sortie il s’est écoulé seulement 3h1/2 : là, je dis respect, c’est du beau travail !
Le moteur de 15000 cv tourne à plein régime, mais à 700 t/r mn, ce qui est un régime très bas. Une puissance incroyable avec seulement 7 cylindres : ils sont énormes, on peut descendre dedans ! C’est vraiment de la grosse mécanique et le petit suisse est très fier de dire que c’est fabriqué dans son pays . Ce moteur ne s’arrête jamais, même à quai il est en fonctionnement pour la production d’électricité .Cette grosse machine fait beaucoup de bruit et surtout beaucoup de vibrations : tout vibre à l’intérieur, surtout le lit et ça, c’est très désagréable pour dormir ! La houle permanente est un peu pénible et quand on est allongé régulièrement, on se retrouve légèrement à l’envers : le sang monte à la tête, pas top ! Pour éviter cela, j’ai surélevé mon matelas au niveau de la tête et maintenant tout va bien. L’effet de la houle est amplifié par le fait que nous sommes perchés à 35 mètres au-dessus du niveau de la mer . Pour moi, cela restera une superbe expérience, j’ai appris beaucoup de choses sur ce milieu que je ne connaissais pas .
Nous sommes le 2/07, et cette nuit nous avons traversé le golfe de Gascogne : ça bouge pas mal, ma chaise de bureau qui est bancale danse d’un pied sur l’autre , les stylos roulent sur la table , les bouteilles d’eau qui tombent, le tiroir de la table de chevet s’ouvre et se referme au gré de la houle, les vêtements accrochés au porte-manteau se balancent de droite à gauche comme le pendule d’une horloge, ça craque et ça grince : oui je suis bien sur un bateau !
Maintenant nous approchons des côtes Bretonnes, à 60km au large de Brest et bizarrement, grosse dépression, il pleut des cordes : « welcome to France » !
Evidemment, j’ai demandé, poliment à « dieu » qu’il fasse un petit crochet, mais il n’a rien voulu savoir ! Pas sympa, et à la nage impossible je viens de manger.
Bientôt la fin du voyage, l’arrivée à Anvers est prévue demain vers midi. Retour dans la pollution, le bruit, la foule, les mouches et les moustiques : fini de se mettre les pieds sous la table ! Mais je quitte tout cela sans regret, je suis tellement impatient de retrouver ma petit famille qui m’a beaucoup manquée pendant cette longue traversée : après avoir passé 24h/24h pendant 2 ans ensemble dans 20 m2, se retrouver tout seul sans pouvoir communiquer, le défi n’était pas facile à relever , mais il me tenait à cœur de découvrir ce milieu qui mettait totalement inconnu.
Une très belle expérience j’ai appris beaucoup avec ces hommes de la mer qui parcours le monde tout au long de l’année .
J’avais testé la pêche en mer il y a 3 ans, 24h sur un chalutier pour pêcher la langoustine au large du Guilvinec à 25km des côtes, encore une belle expérience. Deux métiers très différents : dans le premier, on sent l’huile et le gasoil dans le deuxième, on sent le poisson. Je préfère la pêche plus d’action et à l’arrivée qu’est-ce qu’on se régale !
Voilà le voyage se termine et je suis très heureux de l’avoir fait !
Les formalités douanières sont en règles (les dernières ouf !!!!)
Demain je reprends la route avec la jackomobile et cap sur la Bretagne !
































































